la mascarade de l'impartialité
les normes et pratiques journalistiques doivent continuer d'évoluer
Si en effet le journaliste, comme citoyen, jouit des libertés d’expression, d’opinion et d’association, s’il est libre de ses appartenances et de ses engagements, pourquoi devrait-il, du fait de l’exercice de ces libertés, subir des sanctions? Pourquoi une entreprise de presse pourrait-elle exiger de lui, ailleurs que dans l’exercice de ses fonctions journalistiques, la «neutralité» qui convient à sa fonction d’informateur public?
Ces mots pourraient sûrement faire sourciller certains gardiens des normes et pratiques journalistiques. Les journalistes, nous dit-on, doivent maintenir en tout temps leur devoir d’impartialité, de neutralité, et d’objectivité. Selon ces puristes, c’est un des principes les plus fondamentaux du journalisme, et dans ce monde où les réseaux sociaux donnent à n’importe qui une portée potentiellement infinie, ce principe serait la dernière ligne de défense de l’information fiable à la population. Permettre à un journaliste de participer librement à l’expression de ses opinions personnelles et de s’associer à qui il veut comme il veut, c’est le début de la fin.
C’est d’ailleurs le principe qui se trouve entériné dans l’article 6 du Guide de déontologie du Conseil de presse :
Indépendance et intégrité
Les journalistes doivent éviter, autant dans leur vie professionnelle que personnelle, tout comportement, engagement, fonction ou tâche qui pourrait les détourner de leur devoir d’indépendance et d’intégrité.
Pourtant, les mots au début de ce billet ne viennent pas d’un appui des nouveaux médias alternatifs qui se lancent sur les médias sociaux pour faire du journalisme engagé, ni d’une énième défense d’ex-journalistes de Radio-Canada qui se lancent sur les médias sociaux.
Non, ce sont les mots du Conseil de presse lui-même… en 1980.
Ils sont tirés d’une décision du Conseil de presse qui condamne Le Nouvelliste, un média de référence encore actif en Mauricie, pour avoir suspendu sans solde deux de ses journalistes, Jean-Paul Arsenault et Denis Pronovost. Leur crime? Avoir participé, séparément et dans leur temps personnel, aux comités du « non » et du « oui » lors du premier référendum sur la souveraineté du Québec. (Fait intéressant, le jugement ne précise pas quel journaliste était dans quel camp.)
Toujours selon le Conseil de presse, en 1980 :
[La] décision des autorités du Nouvelliste de mettre en disponibilité les deux journalistes en question pendant la période référendaire, pour le motif invoqué de préserver l’image de neutralité politique du journal, constitue un précédent dangereux qui pourrait être préjudiciable au droit du public à l’information puisque de telles intervention [sic] sont propres à compromettre le libre exercice du métier de journaliste.
Vous avez bien lu. Suspendre un journaliste pour ses activités partisanes, c’est un précédent dangereux pour la qualité de l’information du public et une atteinte au libre exercice du journalisme. Paroles du Conseil de presse.
L’évolution des mœurs et le problème intemporel
Bien sûr, c’était il y a 45 ans. Il est normal que les mœurs évoluent avec le temps. Mais 45 ans, c’est pas une éternité non plus. Il y a sûrement encore des journalistes actifs au Québec aujourd’hui qui commençaient leurs carrières à l’époque. Comme de quoi les normes supposément fondamentales du journalisme ne sont peut-être pas si fondamentales que ça, mais évoluent – parfois relativement rapidement – avec le temps et selon les réalités contemporaines.
Autrefois défendu par les gardiens de l’éthique journalistique, une telle chose serait farouchement dénoncée aujourd’hui. Radio-Canada ne permet même pas à ses journalistes de faire des dons à des partis politiques.
Mais pourtant, on sait tous que ce n’est qu’une question de perception, et pas de réalité. Quoi dire d’autre, sinon, d’Alex Boissonneault qui se livrait encore à des entrevues de politiciens une semaine même avant de se présenter aux élections partielles dans Arthabaska avec le Parti québécois? Et ce n’est que le plus récent d’une longue ligne de journalistes qui font ce saut – c’est un des ex-métiers les plus communs à l’Assemblée nationale.
Sommes-nous supposés croire que ces journalistes ne se sont que développés une conscience partisane le matin qu’ils aient annoncé leur candidature et, par le fait même, leur démission de leurs fonctions journalistiques? Que tous ces ex-journalistes-devenus-députés sont l’exception, et pas la règle, des journalistes ayant des partis pris privés? Évidemment pas. D’ailleurs je ne blâme aucunement ces journalistes de franchir la ligne déontologique. Passer tant de son temps à s’informer sur tous les maux de l’actualité sans se développer un profond désir d’action (et des opinions personnelles sur l’action nécessaire) relève peut-être des robots et des sociopathes, mais pas des esprits sains.
Pourquoi cette mascarade?
Comme le montre la décision du Conseil de presse de 1980, l’obligation de réserve jusque dans leur vie privée, c’est pas d’une ancienne et vénérable vérité ayant fait ses preuves à travers les âges. C’est un développement relativement nouveau. On tend à l’oublier, mais plusieurs des médias de référence aujourd’hui ont explicitement été fondés à des fins partisanes. Le Devoir, par exemple, a été fondé par Henri Bourassa alors qu’il était encore député provincial dans le but ouvertement avoué de faire la promotion du nationalisme canadien-français.
Et cette mascarade n’est pas sans torts. D’un côté, le public n’y croit pas et n’y a jamais réellement cru – son effet est donc de miner la crédibilité des médias de référence qui continuent d’y adhérer comme un officier soviétique qui répète que les statistiques de récoltes sont bonnes devant un peuple affamé. Même l’officier n’y croit probablement pas vraiment, mais doit le répéter sinon c’est lui qui risque de manquer de quoi manger.
Mais en plus elle participe aussi au cynisme du public vers la politique en général. En faisant de l’activité partisane quelque chose que le monde de l’information s’efforce à cacher, elle en fait quelque chose de suspect, même de honteux.
La boue éclabousse ensuite toutes les autres sphères de la société civile, où l’on voit l’activité partisane – pourtant le socle fondateur de la démocratie participative – comme quelque chose dont les bonnes personnes honnêtes ne se mêlent pas.
Non, cette mascarade ne sert personne.
Contrairement à ce qu’en pensent les cyniques, le public n’est pas stupide. Avec un peu d’effort à normaliser l’humanité des journalistes on apprendrait tous rapidement à l’accepter. En pratique, on le fait déjà. Sauf qu’en gardant tout ça caché, le public doit se livrer à des spéculations incertaines sur les préférences et opinions des journalistes, ce qui réduit encore plus leur confiance dans leurs sources d’information et leur enlève la possibilité de questionner les journalistes ouvertement sur leurs préférences, opinions, et orientations afin de faire eux-mêmes la part des choses. Auprès du public, c’est rarement la possibilité d’un biais qui cause problème, mais plutôt l’impression qu’il soit caché.
Alors pourquoi cette mascarade qui veut nier au monde de l’information tout soupçon de citoyenneté plus active, voir partisane? À mes yeux, c’est peut-être en partie une réaction à, justement, la montée des médias alternatifs et des info-influenceurs sur les médias sociaux.
C’est une façon pour les médias de référence de se distinguer, de pouvoir dire : « voilà comment nous ne sommes pas comme eux ».
Ça permet de créer une classe bien distincte de « journalistes » facilement différenciables des simples profanes et ainsi, on espère, protéger son rôle contre la compétition d’info-influenceurs aux pratiques parfois (avouons-le) déloyales. Et à mesure que la forteresse rétrécit, le refuge ne pourra qu’accueillir ceux faisant preuve d’une plus en plus grande pureté. Le dernier des catholiques sera nécessairement le pape.
Pour remplacer la mascarade
Plutôt que miser sur une fiction à laquelle de moins en moins de gens croient, les médias de référence devraient plutôt miser sur leur force véritable : leurs moyens institutionnels. Leur information n’est pas fiable parce qu’elle vient de prêtres ayant fait vœu de chasteté civique, elle est fiable parce qu’elle vient de gens humains et intelligents qui ont accès aux ressources et aux moyens nécessaires pour aller la chercher, la vérifier, et la peser contre les autres informations disponibles.
Aucun info-influenceur ne peut encore systématiquement envoyer un correspondant formé et d’expérience sur le terrain là où les choses se passent réellement à quelques heures d’avis.
Le jour qu’un info-influenceur pourra le faire, je crois qu’il sera plus juste de dire qu’il s’agira maintenant d’une institution médiatique à même titre que les autres médias de référence de toute façon.
Certains diront que les médias alternatifs engagés, et leur effet un peu pervers sur l’information et la culture toujours plus polarisée de l’information, est la preuve qu’une culture médiatique de biais humains ouvertement avoués de la part des journalistes ne ferait qu’accroître la perte de confiance du public. Donc, qu’on ne peut pas simplement abandonner les obligations d’apparence d’impartialité des journalistes et que les obligations déontologiques des journalistes doivent rester comme rempart contre les Rebel News de ce monde.
Là-dessus, je vous laisse une fois de plus avec les mots du Conseil de presse en 1980 qui, tout en cautionnant les journalistes contre l’activité partisane trop visible, précise :
Le Conseil invite les professionnels de l’information à définir eux-mêmes les conditions dans lesquelles ils exerceront leur métier de façon à préserver leur propre crédibilité auprès du public qu’ils servent.
Je ne peux qu’être d’accord. Si les médias n’ont pas confiance dans le jugement de leurs journalistes à maintenir leur crédibilité à leur façon, tout en restant humains, comment pouvons-nous demander au public d’en faire autant?


est-ce qu'on ne pourrait pas avoir peur qu'avec les dérives de donner son opinion à toutes les sauces, on se retrouve juste dans un énorme gloubiboulga où le citoyen n'arrive plus à démêler le vrai du faux?
Je pense qu'effectivement, avec l'évolution des audiences, la pratique doit suivre le mouvement mais le rôle de journaliste reste avant tout de transmettre des faits. Et on aime plus ou moins tel ou telle journaliste pour sa manière de raconter ces faits.
Si je veux de l'infos avec des personnes qui donnent leur opinion, je ne lis pas des journalistes mais des personnalités publiques ou experts d'un milieu.
Bonjour Farnell. Je réfléchis beaucoup sur cette exigence de neutralité formelle, dans l’approche classique du journalisme. Dans mon manuel, « Le métier de journaliste », au chapitre 2 sur les règles d’éthique, j’oppose la prescription classique, telle que défendue par François Cardinal de La Presse, à une vision plus contemporaine qui reconnaît que tout traitement de l’information suppose un cadre d’analyse (pour distinguer ce qui est essentiel et porteur de sens, par rapport au bruit de fond), et que cette analyse est toujours tributaire de choix idéologiques implicites, qu’ils soient conscients ou non. Dans ce sens, la déclaration ouverte des référents idéologiques des journalistes serait une marque de transparence et d’honnêteté. J’oppose ces deux visions sans vraiment trancher, en reconnaissant que cette norme est l’objet d’un débat actif au sein de la profession.
Or, je poursuis en parallèle une réflexion en profondeur sur les « consensus » qui servent de trame de référence au journalisme prétendument objectif, et qui sont en fait des choix idéologiques discutables… mais jamais déclarés. Mes réflexions portent sur la couverture du génocide Rwandais (où peu de journalistes ont remis en cause la responsabilité des Tutsis, présentés uniquement comme victimes), celle de la guerre civile de l’ex-Yougoslavie (où notre presse a fermé les yeux sur les crimes de guerre des Croates et des Bosniaques, pour ne voir que les horreurs, bien réelles certes, commises par les Serbes), la guerre civile en Syrie (ou l’opposition fratricide sunnites vs chiites n’a pas été prise en compte, au début du conflit du moins), la pandémie (où toute remise en question des énoncés de la Santé publique a été traitée comme une dérive complotiste), la guerre en Ukraine (où l’intervention russe a été traitée comme une preuve de l’impérialisme russe, sans remise en question des gestes de provocation posés par les Américains qui ont rendu cette guerre « inévitable »), et plus récemment le raid US contre Maduro. Autant de dossiers qui montrent que les bases consensuelles de l’objectivité journalistique sont toujours porteuses de prises de positions.
J’ajouterais la tendance au « both-sidesism » (traiter les situation en partageant les blâmes de manière équilibrée, comme si c’était preuve d’objectivité) dont j’ai parlé dans ma dernière chronique dans L’aut’Journal, en marge de ce raid vénézuélien.
Bref, tes préoccupations me rejoignent, et elles sont au coeur de la réflexion actuelle sur l’avenir des médias.